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"Le monde apparait quand l'homme le découvre. Or il ne le découvre qu'au moment où il sacrifie son enveloppement dans la mère originelle, autrement dit l'état inconscient du commencement."

C.G. Jung, Métamorphoses de l'âme et ses symboles, trad. Y. Le Lay, Georg, Genève, 1953, p. 677.

Le temps de l’orientation.

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En 1898, Jung commence à réfléchir à sa future carrière de médecin. Se pose alors pour lui la question du choix d’une spécialité. Il est apprécié en « médecine interne » et se voit proposer une carrière par un de ses patrons.

C'est alors qu'intervient un fait chargé de sens et de valeur et qui sera déterminant dans son choix. Lors de la préparation de son dernier examen, Jung fait la lecture de la préface d'un manuel de psychiatrie, terre inconnue et dévalorisée par ses collègues et ses enseignants.

Voici ce qu'il en rapporte (Ma Vie, Page 134) :
« Je lus donc dans la préface : « Il tient sans doute à la particularité de ce domaine de la science (la psychiatrie) et à l'imperfection de son développement, que les manuels de psychiatrie portent toujours une marque plus ou moins subjective » Quelques lignes plus loin, l'auteur parle des psychoses : "Des maladies de la personne"... »

« Mon cœur se mit soudain à battre avec violence. Il me fallait me lever pour reprendre mon souffle. Une émotion intense s'était emparée de moi : en un éclair, comme par illumination, j'avais compris qu'il ne pouvait y avoir pour moi d'autres buts que la psychiatrie. En elle seule pouvait confluer les deux fleuves de mon intérêt et se creuser leur lit en un parcours commun ; là était le champ commun de l'expérience des données biologiques et des données spirituelles que j'avais jusqu'alors partout cherché en vain. C'était enfin le lieu où la rencontre de la nature et de l'esprit devenait réalité ».

Ce qui éclaire le jeune Jung, c'est la compréhension que le psychiatre ne peut faire autrement que de répondre à la "maladie de la personne" par la totalité de sa propre personnalité. Il propose ainsi d’écouter hors d’un savoir, d’écouter avec tout son être, non seulement avec sa pensée mais aussi avec son sentiment, son intuition et son corps de sensation.

Dans toute sa pratique psychiatrique et analytique, il gardera et défendra ce principe premier. Nous pourrions le rapprocher de l'aphorisme : « une action juste par un homme juste ». C'est dire que c'est la position intérieure, l'harmonie interne de l'homme qui détermine le résultat de l'action.

Jung décide de communiquer sa décision de s'orienter vers la psychiatrie à son entourage, amis et professeurs. Partout c'est la consternation et l'incompréhension. Il revit à nouveau l'isolement. A chaque tournant de sa vie, ce fut un même vécu de solitude. Ce sentiment fait partie de la destinée de chaque être qui se différencie du collectif, des opinions ou des valeurs collectives pour essayer de vivre ce qui fait sens et valeur pour lui.

Néanmoins, sa décision est ferme : « c'était un fatum, un destin » dit-il. Et il ajoute « Deux fleuves s'étaient réunis et, dans leur puissant courant, j'étais entraîné irrévocablement vers des buts lointains. C'est le sentiment exaltant, né de l'unification d'une "nature dédoublée" qui me porta comme une vague magique au cours des examens que je passais avec le rang du premier ». C’est pour lui la validation par l’événement extérieur de l’attitude et du choix interne.

En conséquence, il ne suffit pas pour Jung d'exploiter le matériel conscient et celui fournit par l’inconscient, d'utiliser les associations et les rêves ; il lui faut un contact humain long et patient qui permet de mettre en regard le passé de l'histoire, le conscient, l'inconscient, la situation actuelle et le projet de la psyché quant à son développement, son évolution.

Le temps des premiers concepts.

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En 1905 Jung est nommé médecin chef et chargé de cours à l'Université. Il a en plus une clientèle privée. Tout comme Freud, il utilisa l'hypnose et fut amené à y renoncer. Il découvre que c'est le transfert qui est agissant et que les explicitations du transfert soulagent durablement les troubles et symptômes des patients. Il dit (Ma Vie, p.146) « Ma pratique psychothérapeutique a commencé parce qu'une mère m'avait mis à la place de son fils, malade mental ! Naturellement, je lui expliquai toutes les relations (après avoir travaillé avec elle longuement) ; elle accepta tout avec compréhension. Par la suite, elle n'eut plus jamais de rechute ».

Ainsi Jung découvre et formalise la nature du transfert comme résistance à la guérison mais aussi moyen de guérison. Il pose les bases de la validité de l'interprétation : l'acceptation par le patient mais aussi la compréhension, c'est à dire la sortie de la dépendance par rapport au savoir du thérapeute.

Il précise aussi l’attitude contre-transférentielle : « Prendre au sérieux le client dans sa souffrance et sa vie, ne pas se défendre d'en être touché, d'être vulnérable, mais utiliser avec empathie cette proximité. (…) Je répondrais à la "maladie de la personne" à l'aide des prémisses de ma propre personnalité : la psychiatrie, au sens le plus large, est le dialogue d'une psyché malade avec la psyché du médecin réputée "normale", la confrontation de la personne "malade" avec la personnalité en principe tout aussi subjective du médecin traitant. Mon effort tendait à faire comprendre que les idées délirantes et les hallucinations n'étaient pas seulement des symptômes spécifiques des maladies mentales, mais qu'elles avaient aussi un sens humain. (…) La véritable thérapie ne commence qu'une fois examinée l'histoire personnelle. Celle-ci représente le secret du malade, secret qui l'a brisé et, en même temps, cette histoire renferme la clef du traitement ».

Il résume sa pensée ainsi : « Les diagnostics cliniques sont importants puisqu'ils donnent une certaine orientation, mais ils ne servent pas au malade. Le point décisif, c'est "l'histoire" du malade, car elle dévoile l'arrière-plan humain, la souffrance humaine et c'est seulement là que peut intervenir la thérapie du médecin ».

Comprendre ce qui se passe dans l'esprit du malade permet de faire attention aux rapports significatifs dans la psychose, c'est à dire saisir le sens allégorique, analogique, des gestes et comportements et permet surtout de s'appuyer sur la partie saine qui observe et raisonne dans toute folie. JUNG ira jusqu'à dire « Soigner même sans espoir de guérir, accompagner la partie saine, la maintenir éveillée de façon qu'elle ne s'enfonce pas plus profondément dans le rêve désintégrant de l'inconscient ».

Plus loin, il ajoute : « En me penchant sur les malades et leur destin, j'avais saisi que les idées de persécution et que les hallucinations se constituent autour d'un noyau significatif. A leur arrière-plan, il y a les drames d'une vie, une espérance, une désirance. Si nous n'en comprenons pas le sens, cela ne dépend que de nous. C'est dans ces circonstances qu'il m'apparut pour la première fois clairement que gît et se cache dans la psychose, une psychologie générale de la personnalité, et qu'en elle se retrouvent tous les conflits de l'humanité ».


« Au fond, nous ne découvrons chez le malade mental rien de neuf et d'inconnu ; nous rencontrerons la base même de notre propre nature. Cette découverte fut pour moi, à cette époque, un tournant capital qui me bouleversa profondément ».

La pratique clinique de Jung va alors se déplacer de l'hôpital à un espace privé, et, parallèlement, de la psychothérapie à l'analyse. Peu à peu, il dégage un certain nombre d'orientations qui lui semblent essentielles pour conduire une psychothérapie ou une analyse. C’est à partir de là que les idées essentielles de sa pratique se mettent en forme (Ma Vie, p.157).

Pas de méthodes mais des solutions individuelles.

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« On m'a souvent demandé qu'elle était ma méthode psychothérapeutique ou analytique : je ne peux donner de réponse univoque. La thérapie est différente dans chaque cas. Quand un médecin me dit qu'il "obéit" strictement à telle ou telle "méthode", je doute de ses résultats thérapeutiques.

Dans la littérature, il est tellement souvent question des résistances du malade que cela pourrait donner à penser qu'on tente de lui imposer des directives, alors que c'est en lui que, de façon naturelle, doivent croître les forces de guérison. La psychothérapie et les analyses sont aussi diverses que les individus. Je traite chaque malade aussi individuellement qu'il m'est possible, car la solution du problème est toujours personnelle ... ».

Mais, contradictoirement, il est utile de connaître les méthodes et de s'en servir ainsi que de la théorie. JUNG pousse le paradoxe : « Naturellement, il faut qu'un médecin connaisse les prétendues "méthodes", mais il doit bien se garder de se fixer sur une voie déterminée routinière. Il ne faut utiliser qu'avec beaucoup de prudence les hypothèses théoriques. Peut-être sont-elles valables aujourd'hui, demain ce pourrait en être d'autres. Dans mes analyses, elles ne jouent aucun rôle. C'est précisément avec intention que j'évite d'être systématique.

A mes yeux, confronté à l'individu, il n'y a que la compréhension individuelle. Chaque malade exige qu'on emploie un langage différent. Ainsi pourrait-on m'entendre dans une analyse, employer un langage adlérien, dans un autre un langage freudien ».

La thérapie : une rencontre d'un être humain par un être humain.

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« Le fait décisif c'est que, en tant qu'être humain, je me trouve en face d'un autre être humain. L'analyse est un dialogue qui a besoin de deux partenaires. L'analyste et le malade se trouvent face à face les yeux dans les yeux. Le médecin a quelque chose à dire, mais le malade aussi ».

Jung insiste aussi sur les connaissances nécessaires pour ces tâches de psychothérapie, connaissances qui dépassent largement la formation médicale et psychiatrique mais incluent, en particulier pour traiter psychothérapiquement les psychoses latentes, la connaissance de la mythologie et de la symbolique.

« II n'est nullement question de confirmer une théorie, mais bien de faire en sorte que le malade se comprenne lui-même en tant qu'individu. Or, cela n'est pas possible si l’on n’établit pas de comparaisons avec les idées collectives dont le médecin devrait être instruit. Une simple formation médicale ne suffit pas, car l'horizon de l'âme humaine s'étend bien au-delà des seules perspectives en honneur dans le cabinet de consultation du médecin.

L'âme est beaucoup plus compliquée et inaccessible que le corps. Elle est, pourrait-on dire, cette moitié du monde qui n'existe que dans la mesure où l'on prend conscience. Aussi l'âme est-elle non seulement un problème personnel, mais un problème du monde entier et c'est à ce monde entier que le psychiatre a affaire ».

Vital pour le thérapeute : se connaître et se comprendre.

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« Mais le psychothérapeute ne doit pas se contenter de comprendre son malade ; il est aussi important qu'il se comprenne lui-même. C'est pourquoi la condition de sa formation est sa propre analyse, ce que l'on appelle l'analyse didactique. La thérapie du malade commence, pourrait-on dire, dans la personne du médecin. C'est seulement s'il sait se débrouiller avec lui-même et ses propres problèmes qu'il pourra le faire avec le malade, mais seulement alors. Dans l'analyse didactique, le médecin doit apprendre à connaître son âme, à la prendre au sérieux. S'il ne peut, le malade ne l'apprendra pas non plus. Alors il perd une partie de son âme, de même que le médecin a perdu la partie de son âme qu'il n'a pas appris à connaître. C'est pourquoi il ne suffit pas que, dans l'analyse didactique, le médecin s'approprie un système de concepts. En tant qu'analyste, il doit se rendre compte que l'analyse le concerne lui-même, qu'elle est une tranche de vie réelle et non pas une méthode que l'on puisse apprendre par cœur (au sens superficiel du terme). Le médecin, ou le thérapeute, qui ne comprend pas cela au cours de son analyse didactique aura plus tard à le payer chèrement. Dans l'analyse proprement dite, c'est la personnalité toute entière qui est appelée à entrer en lice, aussi bien celle du médecin que celle du malade. Bien des cas ne peuvent être guéris si le médecin ne s'engage pas lui-même ».

Comprendre son contre transfert : une tâche éthique.

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« Le thérapeute doit se rendre compte à tout instant de la manière dont il réagit lui-même à la confrontation avec le malade. On ne réagit pas seulement avec son conscient, on doit toujours se demander aussi : comment mon inconscient vit-il cette situation ? ».

Il faut donc s'efforcer de comprendre ses propres rêves, avoir une attention minutieuse à soi-même et s'observer autant que le malade, sinon le traitement tout entier peut aller de travers ...En tant que médecin, je suis toujours obligé de me demander quel message m'apporte mon malade. Que signifie-t-il pour moi ? S’il ne signifie rien, je n'ai pas de point d'attaque. Le médecin n'agit que là où il est touché : "le blessé seul guérit..." Il arrive même souvent que le malade sache l'onguent qui convient au point faible du médecin.

Pour comprendre ce transfert et ce contre transfert, il est important d'avoir un contrôle, un tiers qui peut écouter et renvoyer un autre point de vue. Il est aussi indispensable d'évaluer si le patient n'a pas une psychose latente que le traitement ferait dramatiquement fleurir. L'écoute des rêves est essentielle à ce niveau-là.

Ecouter le processus archétypique.

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Il est particulièrement utile et nécessaire d'écouter les processus archétypiques qui favorisent une commune inconscience entre le patient et le thérapeute. II peut y avoir une identification entre le médecin-thérapeute et le malade qui peut occasionnellement conduire à des phénomènes de nature parapsychologique.

Cela peut conduire à des manifestations de synchronicité, c'est à dire à une annulation de l'espace et du temps, comme dans le domaine de l'inconscient, voire provoquer une perte de l'acuité de la conscience.

Respecter les convictions du malade.

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Le respect du malade passe par le respect des conceptions religieuses de celui-ci. « Un païen devient chez moi un païen, un chrétien, un chrétien, un juif, un juif, si c'est ce que veut son destin ».

Ecouter le Numen.

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Il est nécessaire d'écouter le Numen, cette voix qui parle dans le secret des cœurs et qui oriente des vies ; si elle n'est pas entendue, cela peut provoquer des troubles psychiques car : « Leur vie n'a point de contenu suffisant, point de sens. Quand ils peuvent se développer en une personnalité plus vaste, la névrose, d'ordinaire, cesse. C'est pourquoi l'idée de développement, d'évolution a eu chez moi, dès le début, la plus haute importance ».

L'inconscient produit spontanément des symboles qui comblent les lacunes. « Une invisible présence se révèle, un Numen, qui vit par lui-même et en présence duquel l'homme est saisi d'un frisson ».

Respecter les résistances.

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Les résistances, notamment, quand elles sont opiniâtres, méritent qu'on en tienne compte, elles ont souvent le sens d'avertissements qui ne veulent et ne doivent pas être ignorés...

Lorsqu'il y a du vécu intérieur, lorsque pointe ce qu'il y a de plus personnel dans un être, la plupart des hommes sont saisis de panique et beaucoup s'enfuient... Le risque de l'expérience intérieure, de l'aventure spirituelle, est étranger à la plupart d’entre eux. Dans la psychothérapie, il n'est pas toujours bon de suivre le malade et ses affects, il est nécessaire aussi d'intervenir activement.

Le facteur temps est aussi important, certaines modifications psychiques ne seront opérationnelles souvent que plusieurs années après la cure.

Ecouter l’émotion dans la relation.

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Citons encore Jung à propos de l’élément éminemment émotionnel dans la relation thérapeutique : « Le rapport relationnel nécessaire pour que s'exerce l'efficacité psychothérapeutique ne permet pas au médecin de se soustraire, de se dérober aux impressions violentes auxquelles le font participer les sommets et les abîmes de l'homme qui se débat dans la souffrance. Car, enfin, que signifie ce fameux "rapport affectif entre malade et médecin" sinon une compassion et une adaptation permanente, au sein d'une confrontation dialectique, des deux réalités psychiques qui se trouvent face à face ».

Jung continue : « Or, si ces impressions et ces ajustements, pour quelque raison que ce soit, demeurent lettre morte chez l'un ou chez l'autre, c'est tout le processus psychothérapeutique qui s'en trouve annihilé et nulle transformation n'aura lieu. Si chacun des protagonistes ne devient pas problème l'un pour l'autre, il ne sera même pas question de chercher une solution. Celui qui a fait une expérience profonde de la scission de l'âme est aussi plus à même que d'autre d'acquérir une meilleure compréhension des processus inconscients et d'éviter ce danger typique qui menace les psychologues : l'inaction. Celui qui ne connaît pas, par sa propre expérience, l'effet numineux des archétypes aura peine à échapper à cette action négative s'il se trouve, dans la pratique, confronté avec lui. Il surestimera ou sous-estimera parce qu'il ne dispose que d'une réaction intellectuelle, mais en aucune mesure empirique (celle de son corps et de ses émotions sensations) ».


Henri de Vathaire