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"C'est l'un des mystères du rêve : on ne rêve pas, on est rêvé."

 

C. G. Jung, Les rêves d'enfants, Séminaires 1936-1939, tome 1, trad. C. Maillard, Paris, Albin Michel, p. 214.

Viviane Thibaudier a écrit "100% Jung", publié aux éditions Eyrolles, un ouvrage fondamental et très accessible pour qui désire faire connaissance avec les grands concepts développés par Jung.

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Entretien réalisé par Dominique Desmichelle

Pouvons-nous commencer par cette question simple : pour Jung, à quoi sert l’inconscient ?

Pour Jung, l’inconscient est un réservoir extraordinaire où est stockée la mémoire de l’expérience humaine depuis l’origine de l’humanité. C’est un capital considérable qui nous permet d’être en contact avec nos racines les plus profondes et nos instincts les plus primitifs. Il a donc un savoir ancestral qu’il nous transmet sous forme de symboles et, de fait, il ouvre à la créativité. C’est de lui que naît toute chose.
Jung que dit c’est « à partir de l’obscurité et de l’aube de l’inconscience originelle », que le conscient émerge et que se développe la conscience. Car, pour lui, nous ne naissons pas tabula rasa mais avec un héritage de dispositions fonctionnelles et représentatives dont nous sommes tout d’abord totalement inconscients.
C’est donc l’œuvre de toute une vie de sortir de cette inconscience et de devenir conscient. Car pour Jung la conscience n’est pas donnée a priori mais elle augmente progressivement au fur et à mesure où nous avançons en âge. L’inconscient sert donc à nous enrichir de l’expérience humaine, accumulée depuis que l’homme est homme, et à nous rendre profondément humain pour le meilleur, mais aussi parfois pour le pire d’ailleurs.
Pour Jung, il y a deux strates d’inconscient. D’une part, l’inconscient personnel et de l’autre, l’inconscient collectif.
L’inconscient personnel est la couche la plus superficielle de l’inconscient, celle qui est le plus facilement accessible au moi et à la conscience. Elle est constituée de tous les contenus qui ont un lien avec notre vie personnelle : nos souvenirs enfouis, tout ce que nous avons refoulé, les images que, depuis l’enfance, nous nous sommes forgées de nos proches, etc. Cet aspect de l’inconscient correspond plus ou moins à l’inconscient freudien.
L’inconscient collectif est la couche plus profonde et primitive de l’inconscient, une couche très instinctive. À proprement parler, il ne contient rien. Il est seulement constitué de « possibilités » de représentations que Jung appelle des archétypes et qui eux contiennent la mémoire ancestrale de l’expérience humaine depuis des millions d’années. Mais ce ne sont là que des structures virtuelles qui sont comme des sortes de « matrices » pouvant, le cas échéant, donner naissance à des images, des idées, des émotions, en fait, toutes sortes d’expressions que l’on reconnaît à leur intensité très particulière.

Pouvons-nous continuer avec la Persona ?

La persona est un dispositif d’adaptation au monde, mais elle peut faire illusion. Jung a choisi ce terme en écho au masque que portaient les acteurs du théâtre antique ; il permettait une identification facile du personnage en scène et laissait passer la voix (per-sonare). Les codes de comportement que porte la persona sont identifiés par tous et fluidifient les liens.
La persona peut donc être une protection utile à notre Soi le plus profond. Il en est ainsi à chaque fois que nous endossons un rôle pour être au plus juste dans le lien.
Mais le risque est grand de s’identifier à elle ; à ce titre, Jung souligne combien elle n’est au fond qu’une illusion pouvant faire croire à une individualité. Celui qui n’est « que persona » n’est que faux moi et cela ne peut que nuire à une relation vraie, avec lui-même, entravant un processus d’individuation, et avec les autres, perturbant la justesse du lien.

Et qu’en est-il de l’Ombre ?

C’est l’opposé de la face idéale que l’on cherche à montrer aux autres. A ce titre, elle est un « contrepoison aux illusions idéalistes », nous dit Jung. Elle contient la part de soi perçue comme négative, inférieure, sans valeur ou inadaptée… celle qu’au fond on n’aime pas, souvent même sans la connaître. Celle que l’on veut éviter et que, généralement, on projette sur les autres. Le plus souvent, celui ou celle que l’on ne supporte pas, que ce soit dans la réalité ou dans un rêve par exemple, est un des aspects de l’ombre.
Mais ne pas avoir accès à l’ombre, c’est nous priver de notre épaisseur et de notre corporéité ; car l’ombre contient aussi de nombreux personnages négatifs non vécus et mis « à l’ombre ». Prendre contact avec elle, c’est s’enraciner dans la concrétude du corps. C’est vivre le noir quand tout devrait être blanc, c’est rejoindre son corps inférieur et pulsionnel, parfois même archaïque, au risque de la somatisation. Cela permet de se réunir avec les parts sombres de soi. Ce travail avec l’ombre est souvent une étape incontournable qui ouvre le processus d’individuation.
Mais l’ombre, ce sont aussi tous les aspects positifs de l’identité qui, pour une raison ou pour une autre, n’ont pas pu se déployer au cours de notre vie. En prendre conscience ouvre un nouveau champ de soi. A fréquenter son ombre, on retire ses projections, on s’apaise, on se dégage d’un idéal trop contraignant et l’on découvre des contenus vivants de soi, en soi.

Une notion très importante dans la psychanalyse jungienne concerne la figure inconsciente de l’autre sexe en soi ? c’est l’anima et l’animus, n’est-ce pas ?

Oui, l’anima est en effet la figure inconsciente du féminin chez l’homme. Elle trouve son origine dans le lien avec la mère puis s’en dégage lentement pour devenir autonome. Elle apparaît dans les rêves sous des traits féminins : elle est souvent fascinante et terrifiante, rejoignant, chez l’enfant, les figures mythiques des contes avec fées et sorcières ; puis elle devient plus personnelle, plus différenciée et vient servir d’élément féminin vivant dans la psyché de l’homme ; elle est alors porteuse de valeurs d’écoute, de sensibilité, de réceptivité, d’attention, d’émotions, de douceur et de créativité.
Lorsque l’anima est agissante mais non ou peu consciente, elle donne à l’homme ses humeurs capricieuses, ses mouvements agressifs ou possessifs, ses sautes de colère ou ses comportements et affects excessifs ou irrationnels. Quand elle devient plus présente et différenciée (du maternel ou de l’anima du père), elle permet souplesse, douceur, attention à l’autre et sensibilité sans excès. Elle vient apporter nuance et contrepoids à la « virilité » de l’homme, surtout quand celle-ci risque d’être toute-puissante donc épuisante et totalitaire. Dans les rêves, elle prend la forme de femmes inconnues et mystérieuses, puissantes ou faibles, repoussantes ou fascinantes, selon le statut que lui donne en toute inconscience le rêveur. Puis, elle devient partenaire et conseil ouvrant vers plus d’humanité. Elle correspond alors à toute la capacité relationnelle et émotionnelle de l’homme, via une intériorité assumée.
L’anima existe aussi chez les femmes, en particulier chez celles qui sont possédées par elle : elles sont alors de ces femmes fatales, n’existant que dans le désir ou l’amour d’un homme, souvent parce que leur propre père (mais aussi leur mère parfois) les a mises à cette place.
De la même manière, l’animus porte la part masculine inconsciente de la femme. Il ouvre en particulier à la connaissance et à la réflexion sur le monde et son contact avec lui. Il s’enracine dans les liens que la femme a eus avec son père ou les référents masculins de son histoire (et l’animus de la mère). Il l’invite à apprendre, à réfléchir, à discuter, à argumenter.
S’il n’est pas conscient ou mal différencié, il va donner à la femme des élans de Mme Je-sais-tout, sans discernement, ergoteuse, éprise de pouvoir, rivale de la virilité des hommes, oublieuse des sentiments et des affects, se comportant ainsi comme les pires des hommes.
S’il est intégré à la conscience, il va apporter une capacité de pensée, d’analyse, d’apprentissage et de discernement, une vraie sécurité et une juste présence, permettant un bon lien avec les autres. Il sert de vrai lien intérieur et de capacité d’évaluation, faisant pont, comme pour l’anima chez l’homme, avec les puissances vivantes de l’inconscient.

Pouvons-nous conclure par la notion complexe de synchronicité ?

Jung a fait sa thèse de médecine sur un thème étonnant : « Psychologie et pathologie des phénomènes dits occultes » ; lors d’une fameuse rencontre avec Freud, il annonça la répétition d’un sinistre craquement dans la bibliothèque de celui-ci, suscitant chez son hôte une grande sidération. Jung pense que l’on doit admettre l’existence de coïncidences signifiantes, où le sens prévaut sur une causalité non démontrable. Il appelle synchronicité la simultanéité d’un certain état psychique avec un événement extérieur qui fait sens par rapport à l’état subjectif du sujet qui les vit. Pour cela, Jung suppose un monde relié où matière et esprit ne font qu’un. Dans cet espace, les structures archétypiques ouvrent un monde d’images, de symboles et surtout de sens qui dépasse la causalité telle que nous la connaissons. « L’unité de l’homme signifie la possibilité de produire aussi l’unité avec le monde (…) un monde potentiel qui correspond au fondement éternel de toute existence empirique, tout comme le Soi est le fondement et la source originelle de la personnalité »

Il nous reste à inviter les lecteurs à se plonger dans votre ouvrage pour découvrir toute la créativité de l’inconscient… Merci Viviane Thibaudier.