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"La visée de la méthode : attacher les choses ensemble, rassembler ce qui a été séparé. Chez l'homme, ce qui doit être attaché sur le plan psychologique, c'est le conscient et l'inconscient. L'analyse les assemble - et cela s'appelle l'intégration."

C.G. Jung, L'analyse des rêves, notes du séminaire de 1928-1930, tome 1, trad. R. Cahen, Paris, Albin Michel, 2005, p. 146.

Léonardo Hincapié, à propos d'« Yseut, la vie, la mort, le renouvellement ». Un entretien réalisé par Dominique Desmichelle.

Interview réalisé le 8 mai 2018 par Dominique Desmichelle.

 

Bonjour Léonardo et merci de nous accorder ce temps à l’occasion de la sortie de votre livre : « Yseut, la vie, la mort, le renouvellement » aux Editions La Fontaine de Pierre (2017). Peut-être peut-on commencer par raconter un peu l’histoire de Tristan et Iseut. Pouvez-vous nous en dire quelque chose ?

Ce récit représente en fait l’histoire de base du mythe de l’amour dans l’Occident médiéval, le mythe de l’amour passion. Deux amants, Tristan et Yseut, par l’effet d’un filtre d’amour, ne peuvent se séparer et ne peuvent que s’aimer. Dans certaines versions, c’est pour quelques années, dans d’autres, c’est à jamais. Il s’agit d’un amour qui est conçu à la base comme impossible car ils s’aiment mais elle est mariée au roi Marc, le roi de Cornouailles et oncle de Tristan. Il y a donc un obstacle majeur qui ne disparaîtra pas. Tristan est aussi tenu par la loyauté qu’il doit, en tant que chevalier, à son roi. D’où une histoire d’amour qui commence sous le sceau de l’impossible… et qui finit par la mort : ces deux éléments sont essentiels pour comprendre le récit. Les deux amants vont mourir : l’un, Tristan, à cause d’une blessure empoisonnée, l’autre, Yseut la Blonde, à cause de son amour et la vue de son amant mort.

Nous avons aussi deux personnages masculins : Tristan et le roi Marc. Neveu et oncle mais aussi fils et père. Car Blanche-Fleur, la mère de Tristan est la sœur du roi Marc. Comment s’articulent ces deux personnages ? Le roi Marc est célibataire… il faut impérativement lui trouver une épouse pour la survie du royaume. C’est cela qui est à l’origine de l’histoire ?

Le roi Marc est en effet l’oncle de Tristan. Dans une lecture celtique, qui est à la base du récit, il y a un rapport oncle neveu. Dans cette tradition, l’oncle maternel remplit un rôle paternel car c’est à lui qu’on confie l’éducation des garçons. Nous avons donc réellement une place paternelle de la part du roi Marc vis-à-vis de Tristan.

La mère de Tristan va mourir très tôt. Le héros de l’histoire a donc perdu son père avant de naître puis sa mère peu après sa naissance.

Otto Rank développe l’idée que ce récit a toutes les caractéristiques du mythe de la naissance du héros ; il perd son père et sa mère et il a des parents adoptifs. C’est un schéma classique : Tristan reviendra dans le royaume de sa mère (la Cornouailles, royaume de sa mère, pas de son père) pour tenter d’achever son destin donc pour essayer de devenir roi. Dans ce sens, l’histoire de Tristan, c’est bien la naissance d’un héros.

Tristan ne va pas réussir à devenir le roi ?

Tout à fait, et c’est l’une de mes lectures. Ceci est exceptionnel ou plus exactement atypique par rapport à la figure classique du héros qui ne peut que réussir.

Il y a par ailleurs 3 femmes. Trois femmes, trois personnalités, trois destins et, pour ces trois femmes, le même prénom. C’est étrange ?

Elles n’apparaissent pas au même moment de la narration. Tenter de comprendre cela en pensant à ceux qui ont construit la structure narrative de ce récit m’a beaucoup interpellé. C’est d’abord Yseut la Mère, reine d’Irlande, qui apparaît, mais de façon assez furtive. Ce qui a retenu mon attention, c’est qu’elle apparaît d’emblée comme une magicienne. C’est son frère, le Morholt, qui doit demander un tribut au roi Marc ; les deux pays s’affrontent. Yseut la Reine Mère n’apparaît que de manière indirecte initialement ; c’est seulement après la blessure mortelle de Tristan, pendant le combat contre le Morholt et quand il doit aller se faire soigner en Irlande, que l’on comprend que cette femme a un grand pouvoir : elle se situe du côté de la connaissance de la nature, des plantes et des poisons, des potions magiques : c’est donc une guérisseuse.

C’est peu après que la deuxième apparaît, et c’est la fille de la reine. Cette fille s’appelle aussi Yseut. Au début, elle semble avoir un rôle secondaire, être une simple d’adjuvante de sa mère : elle l’aide à soigner Tristan. Elle semble assez passive, mais elle échange avec Tristan. Elle va devenir la reine de Cornouailles.

On va croiser plus tard une troisième Yseut, Yseut aux Blanches Mains. Elle est de l’autre côté de la mer, selon les versions. Elle va venir à la fin, quand le récit se déploie. Trois femmes, trois Yseut ?

Ces trois femmes, je les considère comme un même personnage. Et je me suis interrogé : si c’est le cas, pourquoi n’apparaissent-elles pas ensemble ? J’ai alors retrouvé une pièce de théâtre écrite en 1917 par Arthur Symons : il commence le premier acte avec les 3 Yseut ; Yseut aux Blanches Mains devient la cousine d’Yseut la Blonde. En plus, dans cette salle du début, il y a aussi Yseut la Mère ; Tristan est là, c’est-à-dire en Irlande, et il est déjà blessé au combat avec le Morholt. Il est en train d’être soigné par Yseut la Mère et Yseut la Blonde, pendant qu’Yseut aux Blanches Mains tisse une toile, le tout dans un contexte héroïque. Il y a ainsi une version moderne où l’on retrouve ces trois femmes ensemble au même moment. La structure profonde du récit relève pour moi de l’inconscient collectif et c’est ce qui a pu créer un texte avec les trois Yseut. Elles existent donc dans l’inconscient collectif et l’on peut légitimement les mettre ensemble.

Pour Tristan, il y a la perte de ses deux parents, mais aussi cette blessure. Celle-ci est importante car elle implique un lien particulier entre lui et Yseut la Blonde ; celle-ci connaît en effet l’origine de cette blessure : Tristan a été blessé en tuant le Morholt, frère d’Yseut la mère, reine d’Irlande. La mère et la fille pourraient avoir quelques raisons légitimes d’en vouloir à mort à Tristan, non ?

Oui, mais la relation de Tristan et Yseut passe par la blessure car celle-ci est une relation d’amour. La manière dont ils se mettent en rapport est en lien avec cela. Le héros est blessé, c’est bien sûr typique de tout héros, mais à la différence de la figure universelle du héros Tristan, lui, est constamment blessé. Il est blessé tout au long de l’histoire et c’est Yseut la Mère et Yseut la Blonde qui le soignent. Le rapport de Tristan et Yseut passe par la blessure que ces femmes, les deux premières essentiellement, n’auront de cesse de soigner tout au long du récit. Cette blessure, seules ces femmes peuvent la soigner. Voilà ce que je veux mettre en valeur : c’est la blessure qui les réunit.

La Reine Mère est une grande déesse guérisseuse, cela rappelle le personnage de Brigit en Irlande. Yseut la Blonde aussi. Mais, pour Yseut aux Blanches Mains, c’est plus compliqué : il pourrait y avoir un couple dans ce troisième lien, mais celui-ci ne se fait pas.

Penser que c’est le même personnage entraîne l’idée que la troisième Yseut, Yseut aux Blanches Mains, fait un peu tâche… noire. Celle-ci est une femme plutôt silencieuse. Mais, dans une version médiévale, Yseut aux Blanches Mains est aussi une guérisseuse. C’est une version en prose (les premières versions sont écrites en vers). Quand Tristan est blessé par une flèche empoisonnée, dans la forêt du Morois, Brangène, la fidèle compagne d’Yseut la Blonde, lui recommande alors d’aller se faire soigner auprès d’Yseut aux Blanches Mains en Petite Bretagne, c’est-à-dire en traversant la Manche. Du coup, la structure profonde de l’inconscient collectif fait même d’Yseut aux Blanches Mains une guérisseuse.

Cependant, dans la fin tragique de l’histoire, c’est bien le refus d’Yseut aux Blanches Mains d’accueillir la guérisseuse Yseut la Blonde qui est à l’origine de la mort de Tristan. Ce n’est pas nécessairement une issue dramatique si l’on se place sur le plan symbolique, mais il n’empêche. La dernière Yseut nourrit le drame. De plus, on a le sentiment qu’avec Yseut la Blonde, il y a aussi une impasse. En raison du caractère guérisseur d’Yseut la Blonde mais aussi parce que tous les deux - Tristan et Yseut aux Blanches Mains - semblent ne pas arriver à trouver une situation stable de couple.

Oui, mais les guérisseuses peuvent aussi tuer ; leur connaissance de la nature leur donne ce pouvoir : pouvoir positif et pouvoir négatif en même temps. Au niveau archétypique, on retrouve ces deux composantes du principe féminin : soigner et tuer. C’est là où je mets ensemble les trois personnages qui n’en font qu’un seul ; ils apparaissent avec plusieurs visages, plusieurs facettes, au fil de l’actualisation du récit et au niveau de la trame profonde du récit. Sur le plan mythologique, les personnages peuvent soigner et donner directement la mort, et pas seulement causer indirectement la mort.

C’est en effet le cas pour Yseut aux Blanches Mains à la fin du récit. En même temps, le couple Tristan et Yseut aux Blanches Mains semble aussi tragique : ils ne se sont pas « connus » dans le sens biblique du terme et ce n’est pas du fait d’Yseut aux Blanches Mains qui s’en plaint : elle dit que l’eau de la mer qui couvre son corps lors d’un bain est remonté « plus haut » sur elle que le corps de son époux. Tristan semble vivre une relation sombre avec elle, comme avec Yseut la Blonde, finalement, non ?

Le féminin est multiple. La relation au féminin est toujours complexe. Avec des côtés lumineux et sombres. Le féminin porte toujours plus loin qu’un simple parcours linéaire. Cette relation de couple entre Tristan et Yseut la Blonde témoigne de l’incompréhension du chemin de la relation entre le masculin et le féminin.

Un autre élément, c’est aussi le filtre d’amour au début. Comment saisir sa fonction, sa place dans le récit ? Votre hypothèse, c’est que le principe féminin, l’archétype féminin, a besoin de trouver sa place dans le monde. Vous parlez d’incarnation.

Le philtre est en effet un élément central. Ce qui semble essentiel, c’est la question suivante : pourquoi - si ces trois femmes sont un même personnage - seule l’une d’elles, seule l’une des facettes du personnage boit le philtre ? C’est exceptionnel dans les histoires où des fées concoctent des philtres d’amour ; dans aucune autre histoire, à aucun moment, la fée boit elle-même le philtre, encore moins avec le héros ! Dès que l’on tente de repérer l’anatomie du conte, on se pose la question : pourquoi donc l’une d’elles boit-elle ce philtre ? Je crois que cet archétype féminin essaie fondamentalement de se trouver une place dans le monde humain, dans le monde de Tristan, dans la chevalerie médiévale. Elle essaie de devenir un peu plus humaine à côté de ce héros qui a été choisi par le destin pour qu’il contribue à la mise en place du féminin à ce moment-là de l’histoire ; à savoir l’histoire objective et l’histoire subjective de l’histoire médiévale de l’Europe.

Peut-on alors essayer de penser la place de la polarité féminine de la divinité ? Comme quelque chose autour du Soi qui tenterait de s’incarner via de ces trois femmes ?

Oui. Mais pourquoi via ces trois femmes ? Nous sommes très habitués à une triade masculine dans l’espace chrétien. Ici, on peut penser à une déesse, à un aspect de l’archétype de l’âme qui s’incarne dans une personne « divine et humaine » à la fois, comme ce fut le cas dans l’incarnation du Christ. On retrouve, avec les trois Yseut, cette même idée de triade. Il s’agirait donc là, de la part de l’inconscient collectif des gens du Moyen-Âge, de la tentative de faire bouger quelque chose de profond, avec l’incarnation d’un principe féminin divin qui a été oublié dans l’Histoire. Du moins à partir de la naissance du christianisme. Je crois qu’en fait cet essai médiéval d’incarnation d’un Principe Féminin ne s’est pas fait, ne s’est pas réalisé : on en est toujours au même point. La question devient donc : comment donner la place à un principe féminin divin dans notre histoire collective, tant sur le plan personnel que social ou collectif ?

Tristan est celui qui navigue dans ces 3 images archétypiques avec la mère, l’amante ou l’anima, et la mort ? Est-il là aussi pour révéler autre chose que lui-même ? Quel serait le contenu de cette blessure toujours en creux au fil de l’histoire (les épées ou les lances sont toutes empoisonnées). On peut en faire facilement une approche virile, qui est alors profondément mortifère. Porte-t-il en lui en creux en lui-même ces blessures et cela l’ouvre-t-il à ces trois figures féminines ?

La blessure est un appel.

Comme toujours.

Oui, tout à fait. Et pas seulement pour les blessures d’amour, mais ici, il s’agit de savoir comment soigner une blessure d’amour. La blessure de Tristan, c’est la possibilité de se faire soigner par le principe féminin ; celui-ci manque ou il est perdu au fond de nos oublis : il est donc mortifère ; il n’arrive pas à être placé à sa juste place, à être accepté, accueilli ; alors, il nous envahit à partir de ses composantes négatives. Tristan navigue en effet entre ces trois images archétypiques : dans ce périlleux voyage, il doit comprendre que sa blessure est un appel et il doit accueillir cette image qui lui fait peur. Finalement, ce récit, c’est la traversée d’un héros face à une figure en même temps salvatrice et mortifère. Il doit aimer cette figure salvatrice et mortifère pour que son contenu symbolique lui donne la possibilité de renaître… et donc de devenir soi. Il s’agit de permettre à un féminin d’avoir sa place. C’est un peu difficile à expliquer et, en disant cela, on prend toujours le risque d’en réduire le contenu.

Il est vrai que l’on n’épuise jamais le sens d’un tel texte mythologique. Soit on renonce complètement à expliquer et l’on dit au lecteur de se laisser porter par le récit et les images qui viennent en lui, soit on tente cependant de le faire sans trop de complexes…

Mais il faut se méfier des lectures trop réductrices. Il ne faut pas tuer ce qu’il y a à l’intérieur.

Je suis frappé par le fait que l’on n’est pas comme dans un conte de Grimm avec une problématique initiale, un déploiement et une issue favorable ; il ne s’agit pas ici de se dire que toutes les bonnes histoires se terminent bien, mais de souligner qu’à l’intérieur d’un individu, il y a la possibilité d’une réparation. Si l’on considère la blessure de Tristan comme représentant cette difficulté pour le masculin d’accueillir ce féminin, qui pourrait représenter cette blessure portée depuis si longtemps et comment penser et comprendre que cela se termine mal, au moins dans une certaine mesure, dans ce récit ?

Cela se termine mal et, en même temps, il y a ce symbole de plantes qui naissent après la mort des deux héros. A partir de la tombe commune ou des deux tombes (selon les versions). Comme toujours, dans l’inconscient, il y a la fin et un nouveau commencement. Cela se termine mal car le héros n’est pas arrivé à comprendre qu’il devait « enlever le féminin » aux figures masculines décrépites, représentées ici par le roi Marc. A côté de cela, dans l’inconscient, il y a la promesse du commencement d’un nouveau cycle : le symbole des plantes qui naissent et se rejoignent montre que, dans l’inconscient collectif, cette histoire continue ; le héros doit s’unir avec le féminin pour régner. Il faut comprendre le symbole et la manière dont le mythe se développe ; l’histoire se déploie afin qu’advienne une femme accomplie... afin que cette fin tragique devienne une fin heureuse, c’est-à-dire une fin où le héros devient roi, où il accomplit sa tâche en lien avec le féminin.

Votre parti pris, c’est d’être au côté d’Yseut et de saisir en quoi ces trois figures qui n’en font qu’une sont à même de venir nourrir quelque chose du Soi et, à partir de là, d’ouvrir la possibilité de restaurer une figure masculine et une figure féminine plus complète ?

Dans les contes de fées où le héros devient roi, il s’agit d’un renouvellement du Soi. Ces contes ne montrent que cela : le héros doit prendre la place du roi car celui-ci est stérile, trop vieux ou prend des décisions arbitraires qui vont à l’encontre du bonheur du royaume. On le sait depuis des siècles, le mythe du Graal nous le rappelle : le roi est d’abord un roi malade, il doit être remplacé. Il s’agit de comprendre ce qui doit se passer : le héros est plus jeune, il agit avec plus de justesse, il est plus libre dans le développement de son âme, il doit remplacer le vieux roi dans une perspective d’équilibre ; mais celui-ci ne veut pas être remplacé ; déjà, dès l’origine, ce roi ne comprend pas la place du féminin mais il ne permet pas non plus au héros de prendre sa place. Son héros, ici Tristan, est donc accablé.

Dans une perspective phallo-centrée, le roi Marc est vieux, refuse d’épouser ou d’intérioriser symboliquement son féminin, mais au fond, dans votre lecture, on n’est pas dans une perspective classique avec une héroïne enfermée en haut d’une tour, prisonnière quelque part, avec un héros qui la cherche, la trouve, la délivre et ouvre ainsi une place à une nouvelle royauté, à une nouvelle filiation en permettant à l’Histoire de continuer ; avec, bien sûr, sur le plan intrapsychique, un masculin et du féminin qui s’équilibrent et s’épousent. Votre lecture, c’est plutôt d’être du côté de la nécessité pour un principe féminin de s’incarner, de s’intégrer dans une figure plus consciente à partir de ces trois figures féminines et du philtre. Vous semblez dire que l’histoire de Tristan et Yseut, ce n’est pas l’échec de Tristan qui n’arrive pas à épouser sa belle et à envoyer le roi Marc dans les « has been », c’est plutôt le principe féminin qui n’arrive pas à trouver un lien vivant, fécond avec une figure masculine ; nous revenons à cette question : est-ce parce que cette figure est blessée, parce que ces deux figures de guérisseuse n’arrivent pas à guérir Tristan : car il n’est jamais guéri ! De plus, la mort arrive sans qu’il y ait eu un vrai couple ?

Pourquoi mon angle d’analyse est-il celui-là, en particulier vis-à-vis de l’image classique du héros qui doit sauver la princesse ? Car, en effet, très peu de contes ont cette structure narrative là. Ce récit a été repris, chanté, analysé, traité, ruminé tant de fois… Tristan et Yseut, c’est un mythe fondateur, témoin d’une image de l’amour en Occident, comme la légende arthurienne, l’histoire du Graal. C’est tellement essentiel que l’on n’arrive pas à s’en débarrasser. On fait des analyses sans cesse depuis des siècles. Pourquoi cette histoire a-t-elle pu donner une idée de l’amour en général ? Pourquoi a-t-elle touché tant de monde ? Qu’est-ce qui nous touche encore au fond ? Certains textes sont repris dans l’histoire de la littérature ; mais ici, il s’agit de tout autre chose : un arbre qui pousse, on l’élague mais ce récit n’en finit pas de pousser. On ne peut en rester à un héros qui sauve la belle, ni même s’en tenir au seul point de vue d’un homme à la recherche de son anima : cette histoire va bien au-delà.

Parmi ces 3 figures archétypiques du féminin (la mère, puis l’amante puis la mort), la première et la dernière continuent à vivre. S’agit-il d’une vision réaliste ou pessimiste de l’amour ? Car seule Yseut la Blonde meurt. Certes, il s’agit de trois figures d’une même instance ; mais cette dernière est la seule qui porte l’amour… Que peut-on en dire : les mères restent, la mort reste et l’amour est condamné à disparaître ?

C’est mon questionnement. Mon idée, c’est que l’on ne donne pas au féminin la place qu’il mérite. L’amour est condamné à être tragique jusqu’à ce que nous comprenions quelle est la place du féminin dans notre monde.

Comment peut-on imaginer une incarnation plus vivante du féminin à partir de ces trois figures ? Vous aviez évoqué une autre histoire une autre légende ou un autre conte. Comment mieux accueillir dans notre monde ce principe féminin ? Comment mieux mettre en scène cet archétype du féminin ?

En allant vers soi. Dans l’inconscient collectif, il y a tous les éléments possibles. Nous avons choisi ce dénouement : la conscience collective permettait ce choix. Le dénouement heureux est dans l’inconscient. Un autre récit médiéval, une légende, persane, rattachée à Tristan et Yseut par certains critiques, nous montre un dénouement heureux (c’est Le Roman de Wîs et Râmîn). Avec Tristan et Yseut, nous sommes dans un contexte chrétien, celui de l’Europe du Moyen-Âge. Comment notre loupe nous permet-elle de comprendre cette histoire globale ? L’inconscient des gens du Moyen Âge a fait le choix de cette fin là. La conscience collective s’était structurée ainsi. C’est cette façon d’appréhender ce récit qui en a fait le mythe fondateur de l’amour. D’autres histoires d’amour existent mais, dans cette manière de traiter le thème, il s’est construit quelque chose d’important pour notre Occident. J’ai essayé de déconstruire la trame narrative et de montrer qu’elle était un échec symbolique. Elle est belle cette histoire, très belle même mais elle est un échec symbolique. Ce n’est pas l’apothéose de l’amour, c’est l’apothéose de la question de la place du principe féminin.

La figure de la Vierge Marie est une figure puissante de cet archétype du féminin. Ce qui oppose Yseut la Blonde et Yseut aux Blanches Mains, c’est qu’il y a de l’amour et de la sexualité avec la première, mais pas d’amour de la part de Tristan et pas de sexualité entre eux avec la seconde ; quand bien même les sentiments d’Yseut aux Blanches Mains sont au rendez-vous. La seule possibilité de l’incarnation, c’est Yseut aux Blanches Mains et elle semble rejoindre cette figure asexuée de la Vierge Marie ? Je reviens du Mexique où la Vierge Marie comme les représentations de la mort sont omniprésentes.

L’incarnation, ce sont ces trois figures dans un même personnage. En soi, c’est bien sûr impossible à incarner complètement… comme tout archétype, selon Jung. On ne connaît pas l’archétype, on en peut que le faire devenir conscient par le biais de représentations, par le biais des symboles. On ne sait pas ce qu’est l’archétype. On parle seulement d’une forme vide dans l’inconscient ; cela ouvre à une entité que nous ne connaissons pas et qui nous ouvre à quelque chose d’incommensurable. Oui, voilà : quelque chose d’incommensurable. Yseut aux Blanches Mains peut nous apporter quelque chose des autres facettes de l’archétype ; on ne peut pas se mesurer à l’idée de la mort, il nous faut des symboles ; ni même à l’idée de la mère : il nous faut là aussi des symboles, on ne peut pas non plus se mesurer à l’idée de l’amour : il nous faut encore des symboles. Cette incarnation d’Yseut la Blonde est l’une des images de l’archétype du féminin et peut-être celle qui est la plus proche de nous. Mais cette place est au fond vide. Au Mexique, il y a en effet la fête des morts avec la figure de La Catrina, une figure de la mort, un squelette habillé en jolie femme. La mort est transformée en fête. Les Mexicains ont une autre manière d’incarner le féminin et pas seulement via la Vierge Marie. Ils vont dans les cimetières et mangent sur les tombes ! Même pour moi qui suis colombien, cela me donne la chair de poule. Voici une autre incarnation du féminin. Le principe féminin est la figure archétypique qui nous aide à comprendre et la vie et la mort et l’amour… et la naissance.

La figure archétypique de la mère est assez familière à notre Occident et elle a ses figures symboliques ; la figure de l’amoureuse, de l’amante, ou de l’anima également, me semble-t-il. Pour la figure de la mort, n’y a-t-il pas la nécessité, dans un temps cyclique et linéaire à la fois, d’en appeler aux figures d’un renouvellement ? La mort pour de vrai, celle de la fin de la vie, reste une énigme complète ; mais ici, dans la symbolique, il semble s’agir d’un passage à l’intérieur d’une vie, ou de l’intégration du féminin, du masculin ou de l’ombre (ou d’autres figures archétypiques) ; ici la mort interviendrait en lien avec la castration, le sacrifice, dans une dimension qui serait du côté du renouvellement. La figure mexicaine, par exemple ne serait probablement pas là seulement pour rappeler que nous sommes tous mortels, mais aussi pour dire que, dans le cycle de la vie, on peut être blessé et qu’à partir de cette blessure, il y a un appel… et qu’à partir de cet appel, on peut élargir son champ de conscience ?

On ne peut pas séparer les deux. La mort pour de vrai n’existe pas dans cette histoire. Il y a certes la mort biologique : la machine s’arrête mais, dans l’inconscient, la mort n’existe pas.

Nous avons une idée de l’amour qui est née au Moyen Age avec Tristan et Yseut ; une histoire qui se termine mal sur le plan symbolique. Cette idée de l’amour s’est construite à un moment particulier de l’histoire de l’Occident. Mais cette idée est partielle. Il y a d’autres possibilités, d’autres histoires d’amour qui pourraient nous mener à d’autres fins. Et nous aider à concevoir l’amour comme quelque chose qui nous construit et nous aide à devenir nous-mêmes. Nous ne pouvons en rester à penser que l’amour a toujours une fin tragique, dans le conscient comme dans l’inconscient. D’autres mythes peuvent démontrer d’autres constructions archétypiques. J’y reviendrai dans mes travaux ultérieurs.

Léonardo, un grand merci. Et je renvoie nos lecteurs à votre ouvrage et à l’émission réalisée sur Radio Grand Ciel (Chartres).

Lien avec l’émission de Radio Grand Ciel : http://radiograndciel.fr/02-Emissions/ReglementDeContes/Yseut-2018/ecouter.html

 

L'APPJ recevra Leonardo Hincapie en février 2019 à Paris.