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"La visée de la méthode : attacher les choses ensemble, rassembler ce qui a été séparé. Chez l'homme, ce qui doit être attaché sur le plan psychologique, c'est l' conscient et l'inconscient. L'analyse les assemble - et cela s'appelle l'intégration."

C.G. Jung, L'analyse des rêves, notes du séminaire de 1928-1930, tome 1, trad. J.P. Cahen, Paris, Albin Michel, 2005, p. 146.

Jeu de sable

Regarder dans la fenêtre du Jeu De Sable

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J'aimerais vous faire partager la posture intérieure qui m'a animé dans la pratique des thérapies par le Jeu de Sable (JDS) et à partir de cette place-là tenter de percevoir ce qui se passe au cours d'une séance de JDS, considérer les questions que cela soulève et sur quelles avancées théoriques on peut parfois s'appuyer.

La moteur du JDS n'est autre que la créativité de l'enfant. Il est invité à l'exercer, comme dans tout jeu, à l'intérieur de limites et de règles : ce lieu d'abord où j'ai exigé qu'il soit seul avec moi, ensuite ce moment « là », arbitrairement limité dans la durée.

Le temps et l'espace lui sont ainsi artificiellement découpés. Le jeu lui-même est confiné à l'intérieur du bac à sable que l'on peut regarder comme une fenêtre. L'enfant s'en approche, invité à aller regarder à l'intérieur.
Il s'agit d'un bac de bois de 70 cm sur 50 cm, qui permet tout juste d'encadrer un champ visuel de telle sorte que l'enfant est convié à faire abstraction d'autre chose ; il n'y en a qu'une qui importe : ce qui se passe par la fenêtre. Le linteau de la fenêtre, rebord de 7 cm, contient par sa profondeur le sable fin du bac. L'enfant vient ainsi regarder « dans » la fenêtre ; il y descend pour voir, entendre, toucher des choses subtiles qui vont s'animer, capter toute son attention et auxquelles il va, le temps de la séance, se consacrer.

Quelles choses subtiles ? Je vous propose de les entrevoir à travers un poème, celui très connu de Prévert : « Pour faire le portrait d'un oiseau ».

Peindre d'abord la cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d'utile
pour l'oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l'arbre
sans rien dire
sans bouger...
Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s'il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l'arrivée de l'oiseau
n'ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l'oiseau arrive
s'il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l'oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l'oiseau
Faire ensuite le portrait de l'arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l'oiseau
peindre ensuite le vert feuillage et le fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été
et puis attendre que l'oiseau se décide à chanter
Si l'oiseau ne chante pas
c'est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s'il chante c'est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l'oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

Au préalable du JDS il y a donc une attente, et elle est partagée. Ni l'enfant ni moi ne savons rien, ne voyons rien, ne comprenons rien, mais l'un et l'autre nous sommes devant une fenêtre et nous partageons la même attente d'un surgissement - celle de l'oiseau dit le poème -, on va voir ce que cela veut dire.


La cage.

L'enfant façonne assez vite un cadre dans le bac à sable, avec ou sans mon aide. C'est la cage du poème. Il aménage dans le bac à sable un lieu où quelque chose va émerger : il pétrit, modèle, enlève du sable du premier bac pour en remettre dans le second, le mouille etc.

Ca peut être rapide, mais parfois au contraire très long et laborieux, chargé déjà par la psyché d'une pesanteur, d'une lenteur ou d'une langueur. Parfois celle-ci voltige, mais elle peut au contraire musarder ou traîner les pieds, ou carrément ne pas y arriver tant il est lourd le boulet qui est traîné !

« Dessiner la cage » dévoile donc déjà des vues sur le dynamisme psychique. L'analyste en suit le mouvement, parfois même il y entre quand l'enfant l'y invite. En tout cas il l'accompagne de près, de quelque manière que ce soit, le plus souvent par sa présence très concentrée dans une attention aigüe.


« Peindre quelque chose de joli. »

Viennent alors, tels la caravane qui précède les rois mages, les éléments d'un paysage que l'enfant fait surgir. « De joli, simple, beau, utile » dit le poème. L'enfant en rajoute, il faut « l'arbre, le jardin, le bois, la forêt ». Plus d'une fois on en perd les rois mages, ne reste plus que la caravane ! Où est l'oiseau dirait Prévert ?

La psyché sait faire à l'enfant des paysages qui n'en finissent pas et nous perdre tous les deux au fond de la forêt : l'heure sonne, la séance est finie !
Parfois au contraire le paysage est vite mis en place, et nous pouvons alors attendre tous les deux pour de vrai.


« Ne pas se décourager, attendre »

« La vitesse ou la lenteur de l'arrivée de l'oiseau n'a aucun rapport avec la réussite du tableau »dit le poème. Là, nous devons mettre un bémol important : qu'en est-il de l'acuité et de l'intensité de l'attente chez l'enfant et plus encore chez l'analyste ? Si l'analyste est dans une vraie attention et une vraie attente, et qu'elle est ajustée à l'enfant, alors celui-ci ne peut pas ne pas les sentir. L'enfant vient s'y poser et l'oiseau ne tarde pas à venir. Ce n'est pas le bac qui réalise cela, c'est la qualité de présence de l'analyste qui le « fait » ; sa présence fabrique un réceptacle à l'intérieur duquel l'enfant vient littéralement se poser.


« Quand l'oiseau arrive ».

Evénement majeur ! Une image inconsciente émerge ! Quelque chose d'essentiel est advenu, est apparu, s'est constellé disons-nous.
Le savons-nous vraiment, l'enfant et moi ? Souvent oui, et la conscience en est éblouie, mais parfois non et cela pose question.

Ainsi je suivais Hypolite, enfant de 6 ans, diaphane, angélique et perdu dans un monde de brutes. Sa mère était psychotique, son père était mort d'un accident deux ans plus tôt, décapité par une chaine au travers du chemin de son squad.
Hypolite répétait une construction de sable qui ressemblait à une demeure du Sahel, seule et fragile au milieu du désert ou bien un château fort isolé aux murs abruptes, mais, malgré ce que je lui disais, il ne mettait jamais assez d'eau. L'effondrement qui s'en suivait à chaque fois le prenait complètement au dépourvu, et même au point de le faire pleurer.
Un jour, il me dit en me regardant, « cette fois je vais mettre assez d'eau ». Il fit s'élever un beau château, bien haut. Les yeux écarquillés, il le regardait presque amoureusement, quand, d'un coup, tout un mur s'écroula. Désastre ! On s'est regardé, tous deux vraiment consternés.
Mais, moi, j'avais vu ! J'avais bien vu que sa main gauche posée gentiment sur le sable à côté du château avait bougé, entraînant je ne sais trop quoi qui avait déclenché la chute du mur.
Ce qui me vint alors a été de le lui faire remarquer.
Hypolite m'a regardé. Il était cloué sur place : « Mais alors, me dit-il, il y a un saboteur ? ! » Il en fut complètement bouleversé et, séance après séance, il lui a fallu parler et reparler du saboteur.
Ainsi, c'est moi qui ai vu l'oiseau, en l'occurrence le saboteur, mais c'est lui qui l'a identifié et c'est lui qui en a été bouleversé.

Julie, fille de 5 ans, excessivement malmenée dans sa première année de vie, baragouinait un jargon incompréhensible.
De séance en séance, elle transformait le bac à sable en pataugeoire où ses doigts recherchaient indéfiniment quelque chose de consistant. Démuni, je ne trouvais qu'à attendre en essayant de garder précieusement l'attention que je lui portais. C'était lassant, c'était « casse-pied » ; je n'avais qu'une envie, c'était de penser à autre chose ! Il fallait que je me rattrape moi-même entrain de ficher le camp !
Au bout de deux mois, cependant, j'observai que les eaux baissaient, puis un îlot vint à émerger. Du sein de l'attention que je lui portais, une idée, une envie me prit : « et si quelque chose apparaissait sur cet îlot ! » Mais je me retins de dire quoi que ce soit, évidemment.
De la végétation apparut sur l'îlot, puis des animaux, puis un jour elle posa sur l'île une petite fille.
Au moment même où elle le fit, je m'entendis dire quelque chose que je n'avais ni préparé, ni même pensé ; je me suis entendu prononcer : « Julie est née ! »
Elle leva le nez du bac à sable, me transperça du regard, puis, d'un bond, elle se jeta dans mes bras en m'entourant de ses bras dégoulinants de sable mouillé !
On pourrait dire que ni elle ni moi n'avons rien vu venir, seulement dans ma rêverie l'idée que quelque chose apparaisse. Ce contenu inconscient - l'oiseau- nous a, tous les deux, complètement décoiffés !


« Fermer la porte … sans toucher les plumes »

C'est le moment, souvent chargé d'intensité ou d'émotion, où nous nous signifions l'un à l'autre que nous accueillons ce contenu inconscient. Que de façons multiples ! Parfois l'immobilité et le silence ou son inverse, comme Julie dans mes bras, souvent on se fait seulement signe qu'il y a là quelque chose d'important.


« Si l'oiseau ne chante pas, c'est mauvais signe »

Faire émerger des images inconscientes, même archétypiques et numineuses, est relativement simple, mais cela peut rester un épiphénomène, au mieux cathartique, or tel n'est pas le but du JDS. Nous ne sommes pas là pour jouer à faire émerger des images inconscientes. L'oiseau est là pour chanter, c'est-à-dire qu'il y ait une création, un changement psychique.


« S'il chante, c'est bon signe ! »

Tout d'un coup quelque chose fait sens, un gain symbolique se fait jour et s'exprime. Il y a élaboration d'un nouvel arrangement intérieur.

Line, fille de 9 ans, était envahie par les images de sa vie inconsciente, rêves et cauchemars incessants la nuit, parasitage de son activité consciente le jour par des rêves éveillés. Tout se passait comme si elle ne pouvait pas intégrer ce qui proliférait à son insu dans sa vie psychique.
Un jour, elle resta songeuse devant ce qu’elle venait de faire dans le bac à sable. La totalité du sable avait été façonné en un océan soulevé par des vagues au milieu desquelles une immense baleine nageait désespérément, essayant de se débarrasser de requins qui, dans un flot de sang, lui mordaient les flancs. Le long des parois du bac, Line avait aménagé des cavernes où des phoques, des otaries, des morses, des pingouins menaient leur vie. Certains allaient à la poste, d’autres chez le poissonnier, d’autres à l’école du cirque, ou au café. Une pieuvre faisait office de libraire, offrant des livres et des périodiques dans chacune de ses tentacules.
Or de cet enchevêtrement d’images et de sens, Line, sans que je dise rien, me donna une interprétation qui m'a stupéfait : “Tu vois, me dit-elle, au fond de l’océan, les magasins sont bien tranquilles! ” J’arguai : “ Mais ne sont-ils pas au milieu des vagues? Comment pourraient-ils ne pas être agités ? ” “ Mais non, mais non ! Tu n’as pas compris? Regarde : chaque vague est un pli de l’océan, et chaque pli a ses propres plis, comme les plis de ces cavernes qui, elles aussi, ont leurs plis, les magasins, et ainsi de suite. Tu vois ? Les plis ont des plis! Chaque pli est un pli dans un pli! Pli du pli du pli du pli du pli et ainsi de suite sans fin! Chaque magasin est un pli au milieu d’autres plis.”
Phénoménale représentation de la créativité de l’inconscient ! Celle-ci en effet dépasse le seul surgissement d’images, ne se cantonne pas à un seul plan spatial, mais va au-delà du contexte temporel du moment et ne cesse de déployer dans l’espace et dans le temps, une profondeur insoupçonnable. Il y va comme des rêves, les images sont générées à foison, les espaces prolifèrent et s’imbriquent, le temps n’est plus le temps chronologique, les souvenirs viennent au présent et le présent jette des lueurs d’anticipation du futur. Dans son intuition, Line voyait cela comme autant de plis dynamiques (les vagues!) dont le déploiement peut ne jamais s’arrêter !
Si l’on suit Line dans sa vision de cette structure en plis de la créativité de l’inconscient, on comprend que cette créativité ne consiste pas seulement en l’émergence d’images inconscientes mais, comme un pli, elle produit des mouvements et des contre-mouvements, elle masque et elle dévoile. Line percevait ce qui est à l’intérieur même de la démarche analytique, où cette créativité de l'inconscient jette des lumières et des noirceurs inattendues, où elle bouscule souvent le transfert et le contre-transfert, et envoie des messages qui demandent à être repérés et entendus notamment sur l’avancée du travail et sur ce qui se profile dans l’avenir.
Telle était la production inconsciente de Line. Moi, j'étais un peu dépassé : que va-t-on faire de tout cela ?! me disais-je et, ce disant intérieurement, je fis le geste d'écarter un peu les bras.
Line m'a bien vu ! En partant, elle me montra le bac à sable et, d'un coup, elle écarta ses bras aussi fort qu'elle le pouvait, sans dire un mot. Je restai complètement perplexe. A la séance suivante, elle me confia qu’au moment où elle avait ouvert les bras, ses parents étaient là si bien qu’elle n’avait pas pu me parler et m'avait seulement signifié par gestes ce qu’elle voulait me dire : “Tous les deux, toi et moi, c’est à nous de contenir tout cela (le monde qu’elle venait de faire dans le jeu de sable, l’océan et les vagues comme autant de plis), à nous de l’envelopper ! ”
La créativité de l’inconscient faisait surgir là, pour Line, une vision prospective, en lui faisant entrevoir la finalité même de sa thérapie, à savoir que nous contenions ensemble ce qui émergeait de son inconscient et qui l’envahissait !

C'est pour moi le sens de la signature de notre poème de Prévert : contenir ce qui émerge de l'inconscient grâce à un gain symbolique, à une nouvelle configuration intérieure.
On remarquera l'asymétrie profonde entre le thérapeute quasi inactif mais dans une totale attention et réceptivité à l'enfant, et l'enfant, concentré sur ce qui se joue dans le bac à sable !

Le thérapeute est constamment partagé entre son regard externe qui veille à ce qui se passe, son regard intérieur qui s'adonne à sa propre rêverie devant ce qui émerge, et sa présence au plus près de l'enfant, comme il le peut, comme il le sent, et sur le moment même.

De l'(In)Utilité d'intervenir

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Une fois, la participante d'un groupe clinique m'a proprement taillé en pièces. « Dans vos séances de jeu de sable (JDS), pas une seule fois vous n'avez fait d'interprétation ! L'auriez-vous fait régulièrement, l'enfant n'en serait pas là ! » Malgré sa brutalité, je garde pour moi la question qu »elle pose sur l'interprétation et plus généralement sur les interventions dans les séances de JDS. Faut-il interpréter, faut-il intervenir, quand et comment, ou pourquoi le faut-il ou ne le faut-il pas ? Je pense qu'il faut garder ces questions en suspens, au sens où il ne saurait y avoir de réponse théorique toute faite et une fois pour toute, mais qu'il est nécessaire de les laisser ouvertes au cours de chaque thérapie.

Pour tenter de répondre, je passerai par une réflexion rapide sur l'après-coup, puis m'étendrai plus longuement sur les sensorialités mises en jeu dans le JDS avant de conclure.

I L'Après-coup.

Dans les séances de JDS, nous ne sommes pas dans « l'après-coup ». Ce qui est joué dans le bac à sable s'apparente au rêve éveillé. Tant l'analysant que l'analyste sont confrontés à du matériel inconscient qui émerge de novo dans une spontanéité qui met l'un et l'autre en permanence devant l'inattendu, l'imprévu.

La réaction de l'analyste, fût-elle de rester en silence, ne peut reposer que sur sa propre créativité et dans un temps qui ne permet que l'improvisation. C'est dire à quel point il doit pouvoir se faire confiance et faire confiance à ce que sa propre vie inconsciente fait surgir.

C'est le sens de ce qui s'est passé dans l'observation de Julie que j'ai présentée dans l'article « regarder dans la fenêtre ». Nul ne m'a soufflé : « Julie est née ! », mais c'est ma propre vie inconsciente mobilisée dans le sillage de Julie qui m'a fait pousser ce cri. Quelle intervention ! Et quelle interprétation ! Elle a changé le cours de la thérapie et de la vie de Julie !

Donc si intervenir, interpréter est bien possible, on est cependant très loin d'une séance adulte où le récit d'un rêve se situe par définition dans l'après-coup. L'adulte revoit les images inconscientes qui l'ont visité. L'analyste y entre avec l'analysant dans une démarche qui est déjà distante de l'émergence de cette image.

Tel n'est pas le cas dans le JDS, l'intervention, ou l'interprétation, va devoir émerger dans l'immédiateté. Autant dire que la pensée traîne loin en arrière et qu'il n'est pas question de compter sur elle ! De quelle source va-t-on donc puiser nos interventions ? Nous allons y revenir longuement.


II L'implication sensorielle.

Pour avancer sur la question, il faut faire un détour sur la sensorialité. Analysant et analysé forment un couple étrange dans les thérapies par le jeu de sable, l'un est totalement investi dans une expérience tactile tandis que l'autre, dans l'observation, marque un retrait !

L'analysant touche le sable, le palpe, le caresse, s'y enfouit les mains, voire les bras, le nez, la joue, la bouche parfois même ! Il le pétrit, le tripote, l'aplanit, le déforme, le modèle, le recueille ou le jette. Et si ce n'est le sable ce sont les figurines qui se trouvent manipulées, triturées, caressées, habillées et déshabillées, frappées, posées, jetées ou même enterrées !

L'analyste voit ces expériences tactiles se dérouler devant lui. Il est bien présent, accompagne parfois silencieusement, parfois de la voix, parfois d'un geste, voire d'une participation si le patient le lui demande.

Mais que faisons-nous de l'interdit du toucher ? Freud n'a découvert le dispositif de la cure analytique et l'organisation des névroses qu'après s'être imposé un interdit sur le fait de toucher, interdit resté implicite, mais qu'il n'a jamais théorisé. Didier Anzieu en a interrogé les fondements dans son livre Le Moi-Peau. Je les résume de façon shématique :

Une raison psychogénétique : l'enfant entend les premières interdictions le concernant quand il commence à se mouvoir et elles concernent essentiellement les contacts tactiles. C’est grâce à ces interdictions externes, en s'appuyant sur elles, que l'enfant se constitue des interdits de nature interne. Et c'est parce qu'ils deviennent internes, qu'ils deviennent relativement permanents et autonomes.

Une raison structurale : c'est parce que l'enfant est amené à renoncer au primat des plaisirs de peau puis de main qu'il est amené à transformer l’expérience concrète tactile en représentations de base. Il le fait d'abord à un niveau figuratif, mais la référence symbolique au contact et au toucher est toujours là, puis il le fait à un niveau purement abstrait, dégagé de cette référence.

Didier Anzieu note : « Le cadre psychanalytique dissocie la pulsion scoptophilique (envie de voir) de son étayage corporel, la vue (il s’agit de savoir en renonçant à voir) ; la pulsion d’emprise est dissociée de son étayage corporel, la main (il s’agit de toucher du doigt la vérité et non plus le corps, c’est-à-dire de passer de la dimension plaisir-douleur à la dimension vrai-faux). Ceci permet à ces deux pulsions, s’ajoutant à la pulsion épistémophilique, de constituer des « objets épistémiques », distincts des objets libidinaux. »

L’interdit du toucher met à distance le corps de la mère et permet la création d’un espace de fantasmatisation. L’interdit de toucher des objets ou de les montrer du doigt amène l’enfant à reconnaître l’altérité et à nommer (ce serait ce qui le ferait passer au registre du symbolique).

Mais l’interdit de toucher ne peut exister et remplir cette fonction capitale que si l’enfant a pu préalablement faire les expériences fondatrices du toucher. C'est-à-dire qu'il lui aura fallu vérifier, autant de fois qu'il lui aura été nécessaire, que l’absence maternelle n’équivalait pas à une rupture du lien avec elle.

À sa façon, le jeu de sable propose à l’analysant de revenir sur cette expérience, celle d’un toucher qui concerne les expériences fondatrices de la petite enfance. C'est une tentative de restauration qui, parce qu’elle est faite dans le transfert, vise à aider l’analysant à franchir les passages psychiques si importants dont parle Didier Anzieu.

« Ce réveil des mémoires profondes que permet parfois le contact du sable semble surgir brusquement, sans prévenir, à un autre niveau que celui de l’analyse verbale. Tout se passe comme si le toucher donnait mystérieusement accès à une autre forme de conscience. » Les séances de jeu de sable sont ainsi infiltrées d’éléments inconscients résurgents centrés sur le contact et le toucher dont on pressent le caractère très premier dans l'expérience infantile.

Ainsi Adeline, 5 ans, qui avait vécu longtemps en foyer, prenait une poignée de sable sec dans sa main et le laissait couler le plus lentement possible. Elle en reprenait une aussitôt et la laissait couler à nouveau aussi longtemps que possible. Un jour, en début de séance, elle trouva le sable mouillé si bien que rien ne voulait s'écouler dans sa main. Je la vis tellement désemparée que j'intervins aussitôt en tirant le deuxième dont le sable était sec. Son visage traduisit un soulagement intense, et elle reprit son manège, suspendue à l'écoulement du sable dans sa main. Que coulait-il entre ses doigts ? Quelle expérience venait-elle « toucher » de sa petite enfance ? Que de choses avaient alors filé entre ses doigts! L'important n'était pas de le « savoir », mais d'en sentir l'importance et l'intensité pour elle, qu'elle puisse percevoir que son analyste participait à cette expérience-là et qu'il y consacrait toute l'activité de son esprit.

Il en va de même pour Julie (article « regarder dans la fenêtre »). Comment aurait-elle pu approcher les niveaux psychiques que nous avons vus autrement que par ce type de toucher ? L'essentiel était que je lui sois présent, actif à penser et que nous rêvions autour de ce qu'elle faisait. Ici se situe le cœur du travail analytique. La capacité de rêverie de l'analyste n'est-elle pas la source même que nous cherchions à sa capacité d'intervenir ?

Michael Balint dans « Le défaut Fondamental » définit trois « zones » de la psyché, ou trois niveaux de l'appareil psychique. Zone du conflit oedipidien là où le langage va pouvoir effectuer le travail thérapeutique. Zone du défaut fondamental qui n'a pas la forme d'un conflit, zone où le langage n'est guère utile, mais qui va être accessible par la régression. Enfin Zone de la création ou nos méthodes analytiques sont inopérantes, zone où il n'y a pas encore d'objet. Le sujet n'est pourtant pas seul ; c'est à cet endroit que Bion parle d'éléments bêta. Le JDS me semble un dispositif extrêmement pertinent pour ces deux dernières zones.

Il offre à l'enfant un matériau qui l'invite à régresser. Ce sable a quelque chose à voir avec le grand corps de maman autour duquel il est allé chercher et tester sa propre consistance, mais dans le même temps, il s'agit du sable de l'analyste qui, lui, est là, présent et qui tente de le rejoindre.

Entre ces deux pôles, le cadre du jeu de sable, par l'expérience de la régularité des séances, de la disponibilité et de l'attention du thérapeute, crée pour l'enfant, comme le dirait Didier Houzel, un « objet maternel contenant transférentiel » très spécifique qui l'invite à revenir à des problématiques inconscientes extrêmement précoces et lui permet de les aborder.

En suivant la pensée de Wilfred Bion, on peut dire que cet objet n'est pas seulement alors un objet de satisfaction pulsionnel, mais bien un objet pensant qui cherche à donner sens à ses projections. L'identification à cet objet pensant, à ce que Bion a appelé la fonction alpha, ouvre l'enfant à l'activité de pensée, prélude à des modifications du paysage psychique et à ce que se produise un gain psychique.

C'est en ce sens que l'appui massif sur les sensorialités dans le JDS ont une place essentielle dans l'élaboration symbolique dont elles sont le véhicule.
L'appel aux sensorialités permet un accordage affectif inconscient qui rend possible le travail interprétatif. Interpréter, ne pas interpréter, attendre pour interpréter sont autant de modalités techniques. Leur choix ne dépend pas seulement des préférences de l'analyste, mais il est guidé par ce qui semble le plus adéquat pour le patient concerné. Il s'agit de se trouver là où le psychisme inconscient du patient lui demande de se trouver.


III Les paris de l'Analyste.

1/ Il existe une intervention implicite de l'analyste, celle d'attribuer a priori un sens à ce qui se joue et à ce qui se produit. Ce faisant, l'analyste reconnaît qu'un espace psychique est à l'oeuvre, intervention majeure qui met en action le processus.

2/ Deuxième intervention implicite : il considère que l'acte dans le JDS contient à l'état d'ébauche une représentation entrain d'advenir.

3/ Troisième intervention implicite : le sens de ce qui se déroule est attendu comme un gain symbolique, ce qui est le but même de la thérapie.