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"L'inconscient n'est pas seulement telle ou telle chose, mais l'inconnu qui nous affecte immédiatement."

C.G. Jung, L'âme et le Soi, Renaissance et individuation, trad. C. Maillard, C. Pflieger-Maillard et R. Bourneuf, Paris, Albin Michel, 1990, p. 148.

"Jerry", Eve Pilyser

Jerry

Je reçois Jerry dans le cadre de mon travail en IME, il présente une dysharmonie d’évolution à versant psychotique. C’est un enfant unique, très excité, agressif, parfois violent et souffrant d’encoprésie. Il fut violé par son père pendant plusieurs années. Il a dix ans lors de notre première rencontre qui suit de deux mois le déroulement du procès de son père.

Dès la première séance, le jeu s’invite et impose la dramaturgie habitant cet enfant :

Jerry ayant à subir une double mort, en tant que fils, la noyade dans la mer puis la dévoration par un père-crocodile, je suis désignée comme policier devant le soustraire à son sort. C’est alors, très ému, qu’il m’écrit un mot pour me remercier et m’exprimer les sentiments positifs qu’il ressent à mon égard, précisant : « tu m’as sauvé d’une accusation pour meurtre ».

Ce risque mortel, fil rouge en filigrane de tous nos jeux, semble constituer pour lui le châtiment inévitable à payer du fait de son statut subjectif de criminel. Il réagit comme s’il se sentait né coupable aux yeux d’autrui et méritant, par là même et de naissance, le sort de victime qu’il subit comme une expiation.

Parallèlement, un jeu récurrent et revisité s’installera; celui du chat et de la souris.
Je suis un père-chat qui doit attaquer Jerry-fils-souris. Dès que ce dernier se défend et fait preuve d’un tant soit peu d’agressivité, je dois me transformer en un être extrêmement faible et mortellement blessé. Jerry se doit alors de me « conjoler » et de me protéger. (Il utilise souvent ce mot qui semble amalgamer pour lui les termes consoler et cajoler, verbes signifiant une attitude parentale empathique, bienveillante et chaleureuse qu’il se sent obligé de prendre envers moi.) Je relève son statut ambivalent de sauveur/persécuteur, ainsi que ma dangerosité à travers ce que j’en ressens, celle-ci alternant sans transition avec un état où je me trouve totalement démunie. Je pointe particulièrement la difficulté devant laquelle est placée la souris qui doit aider et protéger le chat contre elle-même. Jerry acquiesce sombrement. Comme je lui demande ce que la souris ressent dans ces deux cas de figures, il rétorque : « Trop peur ou trop de peine » et poursuit en évoquant ce qui fut « le plus dur » à vivre pour lui, lors du récent procès de son père ; avoir vu pleurer sans mot dire celui-ci, incapable de reconnaître l’importance de ses actes criminels envers son fils. Jerry ajoute qu’il a alors « pleuré sur lui ».

Jerry est ici privé de son statut d’enfant par son père, non seulement à cause des actes qu’il lui a fait subir mais avant tout parce qu’il ne peut les assumer en cela qu’ils viennent masquer une impuissance et une faiblesse telles qu’aucune agressivité de l’enfant, aucune affirmation de son identité et de ses droits ne peuvent lui être réellement reconnus et autorisés. Le devoir filial perverti de Jerry semble consister à demeurer possession et victime de son père comme seul moyen d’éviter de devenir son bourreau.

Peu à peu, Jerry parviendra à dégager de mieux en mieux son identité personnelle de l’imago terrifiante qui l’habite encore et une nouvelle conscience des enjeux vitaux du mandat transgénérationnel qui lui incombe pourra émerger ; « Si j’y vais pour le sauver (le père, livré aux crocodiles), c’est moi qui vais mourir (…) Je veux me tuer, c’est trop dur, mon père a voulu se tuer et nous tuer aussi avec un couteau (…) Je dois mourir ». Erich Neumann (1) décrit ce sentiment de culpabilité primaire où l’enfant se sent « anormal, lépreux, condamné », comme issu d’un manque d’amour connu dans la relation archaïque. Cette perturbation est alors associée à une « faute originelle » faisant de « la condamnation » un « jugement suprême » et accepté comme tel. Lors d’une séance où je reprends sa dernière phrase pour la relier à ce que je ressens de son sentiment d’avoir une place assignée comme telle, il associe dans une tirade confuse sur son grand-père paternel, décédé avant sa naissance, en le prénommant Jerry comme lui-même alors qu’il porte dans la réalité un autre prénom : « Je pense tout le temps à lui, ça m’obsède, ça fait vingt ans que ça me stresse, il m’a donné les chaussures noires que je porte maintenant quand j’avais cinq ans… Je dois me tuer, c’est la seule solution… Je l’ai vexé un jour, avant ma naissance et aussi après… à huit ans et à trois ans… ».

Jerry me semble ainsi supporter la lourdeur d’une dette transgénérationnelle insolvable à laquelle il se sent condamné et que je perçois comme commençant à se relier pré-consciemment à la projection qu’il a subit, je lui réponds que j’entends là qu’il se croit obligé de réparer ce qui a été difficile à vivre pour son père et son grand-père et que seule sa mort lui semble constituer le règlement adéquat. « C’est la règle ! » tranche-t-il sèchement.

Face à une telle injonction, je réplique fermement que cette règle, strictement familiale, s’avère fausse et opposée à la loi humaine et sociale comme à ses besoins personnels, concluant sur ces mots : « La vraie règle pour toi comme pour tous les enfants, c’est de grandir et d’aller bien ». L’intensité de son regard vint me prouver l’ampleur de l’enjeu en cause, de même que son attention rare lorsqu’il m’offre ensuite le dessin qu’il venait de faire ; une maison bien campée au bord de l’eau.



Quelques temps après, nous jouons à nouveau au chat et à la souris mais tel que ce jeu se pratique habituellement où celui qui est touché ne s’en trouve pas blessé mais devient au contraire et de ce fait même, l’attaquant, dans une interaction où l’agressivité peut exister et être ludique entre les deux participants. Jerry semble pouvoir commencer à utiliser ce jeu pour affirmer sa virilité dans le cadre d’une gestion plus saine de son agressivité propre et d’une vision moins dramatisée de celle d’autrui, en particulier de celle issue de ses imagos parentales, mais cette avancée reste encore fragile et entachée de culpabilité pour lui. A la fin de ce jeu, que nous prenons plaisir à jouer l’un comme l’autre, il déclare penser encore à son grand-père paternel et poursuit en pleurant : « Mon grand-père ne m’a pas respecté, il m’a fait du mal…tu dois comprendre que je ne suis pas un gentil garçon ». Je reconnais alors l’existence, à côté de sa gentillesse conservée, de sa force vitale et de son droit à l’affirmation virile différenciée d’une pure malignité.

Impulsivement, il me réclamera, à nouveau et pour la dernière fois, ce qu’il nomme un câlin homosexuel, jeu de rôle pris dans la répétition du viol subi. Puis, face à mon regard silencieux et bienveillant sur lui, sa demande sera celle d’un dessin de ses deux parents « en train de baiser » me dit-il. Je lui demande alors ce que cela lui ferait ressentir, il reconnaît qu’un tel dessin le choquerait. Émerge alors un souvenir très douloureux dont Jerry peut pour la première fois me parler et ce avec émotion ; « Un jour, je disais non, non, non à mon père, je hurlais que je ne voulais pas… et il m’a baisé quand même ». Nous restons un moment pris ensemble par cette émotion qu'il revit, mélange d'impuissance et de révolte, puis le jeu reprend et il me somme, en tant que chat, de pomper le sang de la souris blessée. Comme je refuse, il veut partir, très fâché. Décontenancée, assaillie à nouveau par le doute, je le vois partir en claquant la porte. Je tiens bon malgré tout, plus intuitivement que de manière réfléchie, reprise dans le bain transférentiel, privée à cet instant là, comme souvent avec lui, de ma capacité de penser. Dans le même temps que je l’entends revenir sur ses pas, je comprends d’une manière profondément ressentie que la confusion qui s’opérait sur ma capacité de jugement éthique était à la mesure de la perversion subie par Jerry et que ma compétence à endurer et retourner cette énergie faussée était le socle sur lequel la répétition travaillait pour trouver à se réorienter. Jerry, en un regard d’une grande intensité, semble vérifier que je ne suis ni possédée par la colère, l’esprit de vengeance, ni détruite mais toujours dans la relation empathique et éthique avec lui et décide finalement que chat et souris se réconcilient après que le chat ait pu demander pardon à la souris, ce que je serais heureuse cette fois-ci de ne pas lui refuser.

(1) E. Neumann l’enfant 1963, bibliothèque de la SFPA, paragraphe 261 et 262, p96



Références :

È. Pilyser, « Un enfant terrifiant », Cahiers jungiens de psychanalyse, « Filiation Transmission », n° 141, 2015.

È. Pilyser, « Un travail du cadre dans le devenir du sujet », Cahiers jungiens de psychanalyse, « Question de cadre », n° 142, 2015.